“Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage,/ Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :/ Polissez-le sans cesse et le repolissez ;/ Ajoutez quelque fois, et souvent effacez.”Ces lignes parmi les plus fameuses de
l’Art poétique de Boileau correspondaient parfaitement à l’homme qu’était Dominique Frémy, “Monsieur Quid” comme on l’appelait parfois, qui vient de disparaître à 77 ans. Sa famille a été bien inspirée de les faire figurer au dos du programme de la messe d’obsèques, hier

matin. La basilique Sainte-Clotilde à Paris était noire de monde, des parents, des amis, des éditeurs ; mais elle n’aurait de toute façon pas pu contenir les milliers de lecteurs qui ont une dette envers ce Pic de la Mirandole à la dégaine d’inspecteur Columbo. Dans une lettre vibrante à son père, lue entre l’Agnus Dei grégorien et la Communion aux accents d’un motet de Fauré, Fabrice Frémy rendit un bel hommage à l’encyclopédiste qui inventa en 1963 de faire tenir le monde, son passé, son présent et un peu plus dans un gros livre si dense et si riche que le papier bible s’imposait. Tout sur tout, dans toutes les disciplines et tous les domaines, à toutes les époques, tout simplement. Robert Laffont épaulé par RTL, après Plon un peu déçu par la timidité des débuts, crut à cette folie. Il ne le regretta pas car ce fut un phénomène de librairie durable. Des millions d’exemplaires vendus dans le monde. Une édition par an, un tirage de plus en plus impressionnant (jusqu’à 500 000 exemplaires), une équipe de plus en plus nombreuse (jusqu’à 30 personnes et un réseau de milliers de collaborateurs), une authentique affaire de famille.
L’homme était atypique. Ce n’était pas quelqu’un de trafiqué. Il avait plusieurs fois raté son bac, s’était aventuré du côté des pétroles par atavisme familial après avoir raté sa sortie de Sciences Po en raison d’une réelle addiction au poker, jeu qu’il tenait pour la meilleure préparation à la vie. Puis il s’était lancé dans cette aventure du Quid ? (”qu’est-ce que c’est ?”) car cela correspondait très exactement à son tempérament. A sa capacité d’émerveillement. De Dominique Frémy, la discrétion faite homme, demeurera pour moi l’image d’un esprit d’une curiosité exceptionnelle et insatiable, toujours à l’affût et à l’écoute, toujours présent quand on le croyait toujours ailleurs, jamais à court de questions, et qui notait en permanence les réponses sur des bouts de papier dont il avait les poches pleines. Au moment le plus inattendu, entre la poire et le fromage, il en sortait un pour gribouiller quelque chose, faisant généralement tomber des dizaines d’informations de la poche de sa veste. Il faisait le Quid ? nuit et jour toute l’année naturellement.
Il lisait tout en permanence, livres, journaux, archives, documents divers. Non pour épater le bourgeois mais pour consigner ce savoir dans ce gros recueil de noms, de dates, d’évènements, de listes, à l’index essentiel (il y veillait personnellement) qui fut parfois le livre unique dans des maisons où on ne lisait pas. Providence des écoliers, des collégiens, des lycéens et des étudiants en un temps où la Toile n’existait pas, le Quid ? était également celle des amateurs de concours et de jeux de société.
La disparition de l’homme et celle de son oeuvre sont à peu près concomitantes. L’oeuvre d’une vie. Car ces derniers temps, la diffusion du Quid ? s’effondrait, jusqu’au coup de grâce avec l’arrêt de la campagne publicitaire sur les ondes, consécutif au lâchage de son éditeur historique, les coûts étant trop importants par rapport aux ventes. Il n’y a donc pas eu d’édition 2008. Il fut dit que c’était la faute d’Internet, entendez : la concurrence de Wikipédia. Car Dominique Frémy était de la rare famille des encyclopédistes. Une corporation minuscule et précieuse dont on se demande ce qu’il restera au XXIème siècle.
(”Dominique Frémy et la toute première édition du Quid ? en 1963″, photo D.R.)
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